Mais qu'ont-elles donc toutes ?
C'est l'été indien. Il fait très beau pour une fin novembre ; les feuilles sont déjà tombées au trois quart. Voilà pourquoi les rues sont jonchées de cadavres caduques des platanes et autres arbres presque nus. Le vent pousse les feuilles sèches et les accumule dans les caniveaux. Parfois, il souffle sur quelques dépouilles afin de les pousser plus loin ou les faire tourbillonner plus haut dans un nuage de poussière.
Quand je parle de vent, ce n'est pas d'un vent violent dont il s'agit ; n'allez pas imaginer une tempête ! Il s'agit tout au plus d'une brise légère, rien de plus ! Un doux zéphyr qui prend, semble-t-il, par moment, un malin plaisir à souffler un peu plus violemment... comme pour faire une farce.
Le thermomètre digital, en haut du bâtiment de la poste indique une température de 15°C. C'est tout à fait convenable pour un samedi matin d'automne. Très convenable. Il fait bon marcher dans les rues presque désertes. Le soleil brille dans un ciel sans nuages. Il se prépare à chauffer encore plus dans le courant de la journée. La météo prévoit d'ailleurs 18°C ou 20°C pour l'après-midi. Rares sont les voitures et tout aussi rares les passants. Ce qui, à priori, ne pose aucun problème pour moi. Moins il y a de monde qui se bouscule sur les trottoirs et plus je peux observer à loisir les gens que je croise ou rencontre. Et croyez bien, comme à mon habitude, je n'ai nullement l'intention de m'en priver, sur le trop court parcours qui sépare la gare de la banque où je me rends.
Soudain devant moi une jeune et jolie femme apparaît. Elle porte une jupe plissée genre kilt écossais aux couleurs vives, et un pull-over mi saison très seyant qui met en valeur ses formes des plus attrayantes. Brune, élancée, plutôt bien faite de sa personne, selon l'idée que je pouvais m'en faire à cette distance. Son teint n'a pas encore tout à fait perdu le bronzage qu'elle avait dû se donner tant de mal à obtenir pendant l'été. Il est vrai que, cette année, avec la canicule, ça devait bronzer dur dur autant sur les plages de la côte d'Azur que sur celles de l'océan Atlantique. Peut-être même que l'on avait pu bronzer convenablement jusqu'au fin fond de la Norvège, voire même de l'Alaska ? Malgré que nous soyons encore séparés de plusieurs dizaines de mètres, cette jeune femme me semble tout à fait charmante
Un détail toutefois me trouble. Elle a l'air un peu agitée. A mon goût, peut-être même un peu trop agité. C'est vrai, elle gesticule sans raison apparente. En tout cas, à la distance à laquelle nous nous trouvons l'un de l'autre, il me semble tout à coup que ses gestes soient plutôt désordonnés, et son attitude étrange en vérité. Plus nous nous rapprochons, plus son attitude me parait bizarre. Pauvre femme ! Belle, sans aucun doute ; agréable à regarder, certainement. Nonobstant je me sens quelque peu mal à l'aise de l'observer alors que nous nous approchons l'un de l'autre. Un peu comme si j'étais un "voyeur". En réalité, c'est toujours désagréable de trouver que quelqu'un de beau peut être débile mental. Ou de trouver un débile mental vraiment beau malgré tout. C'est gênant. Hors normes ou que sais-je ? En tout cas, c'est dérangeant, et j'en prenais soudain pleinement conscience.
Elle se rapproche de moi. Tout en marchant, la pauvre fille gesticule et semble faire des poses... S'arrête brusquement... pour repartir de plus belle. Visiblement, elle parle toute seule et ça se voit. Autrefois, on l'aurait carrément jetée dans un asile d'aliénés. Il est vrai que jadis, c'était surtout l'apanage d'une personne âgée de parler seule et fort en marchant dans les rues. Les gamins, dans les villages suivaient ce genre de personnages, leur lançant
des quolibets et se moquant d'eux, les traitant de "vieux ronchons" ou "vieux fous". Aujourd'hui cependant, sans doute à cause de son jeune âge, cette femme peut se promener librement dans les rue de la ville. Et puis, après tout, si près de la gare il n'est pas rare de rencontrer des débiles mentaux en liberté les week-ends. L'asile n'est pas si loin. Il faut en convenir. De plus, on ne peut pas enfermer tous ces gens-là à vie dans une cellule capitonnée, camisole de force et tout.
Je remarque cependant qu'elle n'a ni sac plastique - comme en ont bien souvent les mendiants ou les sans-abri - ni pochette, ni sac à main, ni valise. Vu son agitation elle n'aurait d'ailleurs rien pu garder en main. Elle aurait certainement tout fait voler au loin ou cassé en mille morceaux en jetant tout sur la chaussée. Elle avance en gesticulant de plus belle, comme une folle. Au moment où je la croise, elle se met à hurler : "Plutôt mourir ! Alors ça, jamais." Elle continue sa route en criant de plus belle "Plutôt crever ! Tu m'entends, Jamais !
Jamais !". Tu m'entends,...
Je sursaute, surpris par cette violence aussi soudaine qu'inattendue. Que se passe-t-il ? Que lui ai-je fait ? La rue n'est elle point à tout le monde ? Je n'ai pas prononcé un mot, et comme je l'imaginais réellement folle à lier, je ne lui avais même pas adressé un regard, me contentant de croiser son chemin, tout simplement, les yeux fixés droit devant moi.
A ce moment là, une bourrasque de vent plus violente m'oblige à fermer les yeux tant la poussière et les débris de feuilles desséchées semblent vouloir m'agresser au visage. Je ris sous cape en imaginant, en mon fort intérieur, que je viens de l'échapper belle. Au fond, ça aurait pu être la femme qui me sautait violemment au visage pour m'arracher les yeux. Allez savoir, peut-être pour me punir de l'avoir surprise parlant seule et agitée en diable.
Je continue mon chemin, mi amusé, mi préoccupé par cette rencontre quelque peu incongrue. J'en arrive même à penser qu'une telle rencontre aurait été beaucoup moins surprenante au mois d'août, au moment de la canicule. C'est vrai que par les grosses chaleurs le sang s'échauffe plus vite et les gens s'agitent plus facilement ; s'agressent pour un oui, pour un non. Et bien sûr, plus les gens sont fragiles, plus ils sont sensibles aux grosses chaleurs et à leurs conséquences. Je me revois en juillet/août, au volant de ma voiture affrontant la circulation pourtant assez fluide de la ville. Hyper énervé, j'explosais à la moindre queue de poisson, au moindre ralentissement inexpliqué. En fait, je m'énervais sans rime ni raison, m'irritant pour un rien à tout bout de champ.
J'en étais là de mes pensées rétrospectives lorsque j'abordais un croisement. Une véritable furie déboule sur ma gauche, tirant de toute la force de ses fins poignets sur une laisse. Le pauvre chien qui s'y trouve attaché ne demande, au fond pas mieux que d'arriver à suivre sa maîtresse. Toutefois, sa toute petite taille l'empêchait d'y parvenir. Il était, semble-t-il, absolument impossible à un si petit être de maintenir le rythme qu'elle voulait lui imposer.
"Non, ne me laisse pas seule !" criait la femme, le visage inondé de larmes." Tu ne peux pas me faire ça... à moi !" dit-elle en s'arrêtant soudain au bord du trottoir comme pour ne pas se faire heurter par le véhicule qui arrivait sur sa droite. Son pauvre toutou en profite pour se reposer. Il s'assied sur son séant. Il tire une langue si longue que j'en arrive à me demander s'il ne doit pas l'enrouler, comme le font les papillons pour la remettre dans une bouche si minuscule. Assis tranquillement sur son derrière, il écoute, l'air quelque peu indifférent, les vociférations de sa maîtresse. Laquelle hurle de plus belle, s'adressant toujours à son interlocuteur invisible, le regard baissé vers sa poitrine que l'on devine ferme et ronde sous son corsage. "Ne me laisse pas tomber" se lamente-t-elle. Ses pleurs ruissellent comme des torrents de montagne à la fonte des neiges, inondant ses joues, et laissant une auréole mouillée sur le devant de son corsage.
Tout en me dirigeant vers la banque, je me demande à part moi ce qui peut bien la perturber à ce point. Avoir une paire de seins aussi sublimes et les supplier de ne pas la laisser tomber.
"Encore une, pensai-je. C'est le jour de la saint Neuneu, ou alors ils ont oublié de fermer les portes de l'asile." Je ne cherche pas à comprendre d'ailleurs pourquoi elle s'adressait à son chien en lui demandant de ne pas l'abandonner. (Le pauvre aurait été bien en peine de faire une chose pareille vu qu'il était solidement retenu par sa laisse et son collier). Et puis quoi ! s'apitoyer ainsi sur sa poitrine, en pleine rue ! En arriver à pleurer tout en s'imaginant qu'elle allait tomber ? Quelle anticipation d'ailleurs ! Je pensais intérieurement : "une telle idiotie ne peut tenir que de la pure fiction, vu que ses pare-chocs ont vraiment l'état de neuf et qu'à son âge, ils ne sont pas près de dégringoler, çà c'est sûr".
J'en étais encore à me demander ce qui pouvait bien se passer dans la tête des gens, et pourquoi aujourd'hui, tout particulièrement lorsque j'arrive devant un "bouchon". Les "bouchons", vous connaissez. Ce sont ces petits restaurants rustiques, typiques de la région lyonnaise. On peut y déguster le Beaujolais nouveau ou le Côte du Rhône primeur. Il est également possible d'y manger des spécialités régionales telles que : "Tablier de Sapeur", "Sabodet" ou "Cervelle de Canut". Mais là, sans doute en raison de l'heure du déjeuner qui avance, je m'écarte du sujet.
Un couple de jeunes amoureux se tient en terrasse. Un demi de bière venait visiblement d'être posé par le serveur devant chacun d'eux car ce dernier venait tout juste de regagner son bar lorsque j'arrivais à leur hauteur. Le jeune homme a visiblement la tête baissée sur le coté droit de son torse. Il chuchote des mots, que je n'entends pas, au col à moitié relevé de sa veste. Serait-il trop timide pour s'adresser carrément à celle qui manifestement est sa petite amie ? Aurait-il peur de la regarder dans les yeux ? Pourtant, sa main gauche joue avec la main droite de la jeune fille. Ils croisent leurs phalanges en un geste tendre. La jeune fille aux doigts longs et fins, les ongles bien manucurés, semble apprécier ce geste plein de douce tendresse amoureuse. De la main droite, il joue avec son verre embué, y dessinant des rigoles.
Chose curieuse, la jeune fille ne fixe pas plus son compagnon que lui ne semble la fixer. Aucun des deux ne prête la moindre attention à l'autre. Elle, pour sa part, joue avec sa main gauche à enrouler une mèche de cheveux au dessus de son oreille, le coude appuyé sur le rebord de la table. Ses longs cheveux dorés cachent une partie de
son visage et elle donne l'impression de parler à l'une des mèches rebelles de sa magnifique chevelure.
Bien sûr, il va de soi que je n'entends nullement ce qu'ils sont en train de dire, pourtant, tout dans leur attitude montre bien que ni l'un ni l'autre ne se parle vraiment ni n'échange le moindre propos. Ils parlent sans absolument rien se dire l'un à l'autre. Etrange. Un couple visiblement amoureux - leurs mains en témoignent, leurs doigts mêlés en sont un signe visible - qui n'a rien à se dire. On dirait qu'ils boudent chacun de leur côté. Oui, c'est ça, ils boudent et bougonnent chacun dans leur coin tandis que leurs mains au premier abord disent franchement le contraire. Aucun doute, leurs doigts sur la table démentent catégoriquement leur attitude d'indifférence apparente.
Bien qu'un tant soit peu troublé par cette vision, je continue mon chemin jusqu'à la banque, en pressant un peu plus le pas en raison de l'heure de la fermeture qui approche inexorablement. Sur ces entrefaites, j'arrive au guichet et procède aux opérations financières pour lesquelles je me suis rendu dans cet établissement. Après tout, on va rarement à la banque pour observer les passants que l'on rencontre en chemin ! Tandis que j'attends que le caissier me donne l'argent en échange du chèque que je viens de lui remettre, une jolie cliente fait son entrée.
Il s'agit vraiment d'une femme superbe. A vous couper le souffle ! Le visage d'un ovale parfait, couronné d'une crinière blond vénitien bouclée. Ses cheveux semblent si soyeux qu'on a presque envie de les toucher. Ses yeux sont d'un vert si pur qu'on se sent capable de plonger jusqu'au fond pour s'y perdre. Un teint superbe, sans maquillage apparent. La perfection incarnée quoi ! Sous un ample manteau plus que marine, presque noir, largement ouvert, une minijupe charmante et des jambes parfaites au galbe irréprochable.
Nonobstant, chose étrange et troublante, elle aussi parle seule et à haute voix. Oh, pas très fort, mais suffisamment cependant pour que je puisse comprendre qu'il s'agit d'une conversation sérieuse, genre conversation de bureau. Elle semble entendre des voix. Parfois, un sourire illumine son beau visage. Fuse alors une réponse murmurée, lourde de promesses. Un peu surprenant, mais charmant.
Ayant enfin pris possession de mon argent, je me tourne pour quitter l'établissement et me dirige vers la sortie. De ce fait, je me trouve un court instant face à face avec cette Jeanne d'Arc. Une Jeanne d'Arc moderne au visage angélique, qui dialogue avec ses voix invisibles dans le hall d'une banque en plein XXIème siècle. Et le meilleur, croyez-moi, c'est qu'elle semblait rayonner, quand, en me fixant droit dans les yeux, elle dit tout haut, sur un ton sans équivoque d'inimaginable volupté, avec une espèce de bonheur si tangible qu'il lui faisait gonfler la poitrine : "C'est vrai ? Tu veux bien !".
C'est alors que j'ai vu... l'écouteur dans son oreille...
Le fil... qui le reliait discrètement jusqu'au bord de sa minijupe...
Je venais soudain de prendre conscience de ma méprise...
Je m'expliquais brutalement les comportements étranges des passants que j'avais rencontrés en chemin entre la gare et la banque... Je comprenais alors ces gestes désordonnés et ces propos décousus et dénués de sens tenus sur mon passage. Ces paroles et ces cris qui semblaient m'être destinés sans aucune raison, lancés gratuitement par ces gens rencontrés au hasard d'un déplacement tout à fait anodin...
Bien sûr, je ne voyais pas l'appareil que la femme devait dissimuler sous sa jupe, mais je savais qu'il ne pouvait s'agir que d'un maudit portable muni d'un tout aussi maudit "kit mains libres".